Donc, il était une fois au plus profond de la forêt, une brave femme qui vivait seule dans une pauvre masure avec une ribambelle de gamin: Elle avait viré son homme avec des coups de sabot au train arrière car il lui prenait trop la tête tous les soirs avec la sempiternelle question: " Que fais-tu à manger ce soir, femme?"
On la surnommait la 'tite mère Denis! Fallait voir comme elle menait sa troupe: toujours avec le sourire malgré la misère et le labeur. D'ailleurs, elle avait une sacrée paire de biscotto! Dame!.. couper du bois, pousser la charrette et porter deux mouflets sous chaque bras, c'était plutôt efficace comme programme sportif !
La plus âgée de ses filles se distinguait par sa grâce et sa gentillesse; Elle avait de longs cheveux soyeux et une peau d'une finesse exquise.
Un soir d'hiver où le vent hurlait entre les grands sapins, on entendit frapper de grands coups sourds contre le battant en chêne de la vieille chaumière.
Le silence se fit autour de la tablée...bon, à part peut-être le dernier qui s'égosillait à vouloir choper sa tétine que la 'tite mère Denis tenait dans sa main tétanisée.
-"Qui peut bien traîner à c't'heure par ce coin là?"- se demanda tout haut la brave femme.
-"Ben, t'as qu'à ouvrir! Tu verras bien!" - lui conseilla l'aînée.
Aussi blanche que son linge, 'tite mère Denis claqua ses sabots vers la porte d'entrée. Un verrou, deux loquets, un autre verrou puis un cadenas et la porte s'ouvrit dans un sinistre grincement.
Une petite bouille emmitoufflée dans un océan de fourrure apparut dans l'embrasure.
-"Eh bé! Fait frisquet par chez vous, mère Denis! Vous me laissez entrer ou vous me laissez me transformer en bonhomme de neige?"
-"En bonhomme de neige? C'est pas une mauvaise idée, ça! On manque de déco dehors!"- ironisa la fermière en accueillant la nouvelle venue.
Celle-ci se débarrassa devant les yeux ébahis de la marmaille de son douillet manteau couvert de poudre blanche.
-"Dame Myryr, qu'est-ce qui vous amène ici?"- s'enquérit aussitôt la mère de famille.
La dame en question fureta un peu partout puis son regard se posa sur la plus grande des filles de Denis.
-"Elle a bien grandi depuis!"- Elle se mit à tourner autour d'elle comme un dauphin dans une lessiveuse-"La dernière fois que je l'ai tenue dans mes bras, elle n'était pas plus grosse qu'un chaton et gesticulait des bras et des jambes comme une vraie marionnette!"
Dame Myryr se mit à rire tout d'un coup et une mélodie flûtée envahit la pièce par enchantement.
Le silence revint aussi vite puis elle prit les mains de la jeune fille dans les siennes tout en lui avouant:
-"Ma chère enfant, ta mère la reine Lobélia, m'a envoyé te chercher! Tu as l'âge à présent de retourner auprès des tiens!"
La jeune fille qui répondait au joli nom de Milou libéra prestement ses mains et, affolée, regarda tour à tour Denis puis dame Myryr:
-"Que me chantez-vous là? La reine Lobélia...ma mère? Mais vous déraisonnez! Je suis la fille de 'tite mère Denis!.. n'est-ce pas?"- appuya t'elle en implorant du regard la pauvre fermière soudain embarrassée.
-"Dame Myryr te dit la vérité! Tu m'as été confié alors que tu n'étais qu'un marmot dans ses langes!"- parvint à prononcer Denis.
-"Mais pourquoi?"-s'écria Milou exaspérée.
-"Pourquoi, pourquoi!"-renchérit la bande des mouflets qui ne perdait pas une miette de la scène.
-"Parce que!...c'est ainsi! N'en demande pas plus! Certaines choses nous dépassent, ce n'est pas à nous de te l'expliquer!"-trancha Denis.
-"Mais...tout de même! Pourquoi?"- persista l'aînée toute déboussolée.
-"Pourquoi!pourquoi!"- réitérèrent en choeur les enfants joyeusement.
-"ça suffit, vilains garnements!"- gronda Denis en rajustant son bonnet de dentelle puis en plaquant ses poings sur les hanches-"sinon, dame Myryr va vous transformer en grenouille! Et, je ne dis pas ça à la légère car dame Myryr est en fait une bonne fée qui veille depuis toujours sur notre princesse Milou!"
Les bambins se turent aussitôt en roulant de gros yeux sur dame Myryr.
-"Oui, c'est vrai!"- s'amusa à renchérir la fée-"Et j'adore les grenouilles, j'en ai plein chez moi! Malheureusement, le chef-cuistot de notre reine, maître Gourmandises, me taquine en me les chipant pour en faire des fricassées royales...le saligaud! Celui-là si je l'attrape en flagrant délit, je le transforme en crapaud!"
Un grand cri d'effroi s'échappa des bouches enfantines puis comme par magie la pièce se vida en un éclair.
Seul le cadet était resté à table s'évertuant toujours à récupérer sa tétine comme un pauvre diable. 'Tite mère Denis parut enfin s'en rendre compte puis colla d'emblée l'objet convoité dans le bec du braillard.
-"Il faut partir dés à présent!"- conseilla la fée Myryr.
-"Déjà? Mais pourquoi un tel empressement?"- questionna Milou.
-"Elle ne sait que poser des questions cette petite?"- demanda la fée à Denis, un sourire en coin.
-"Ben oui, toujours! Je ne comprends pas pourquoi! C'est de l'italien pour moi!- confia la mère.
C'est alors qu'un épais nuage noir s'échappa de l'âtre de la cheminée et tournoya dans un bruit d'enfer au beau milieu de la salle. Les assiettes encore souillées du repas allèrent se fracasser sur le sol en mille débris. Les femmes se bouchèrent les oreilles et se courbèrent sous la violence de cette tornade surnaturelle. Le petit serra les dents sur sa tétine qui menaçait de s'envoler.
Puis le calme s'installa et les femmes sursautèrent ensemble en découvrant l'apparition funeste et machiavélique qui les toisait d'un oeil perçant...